mardi 29 juin 2010

Recettes moisies du placard. (Sortir de la crise, mode d’emploi)

La Croix du 24 juin consacre une double page intérieure (8 et 9) à une question pour l'heure saugrenue. Des priorités pour préparer l'après-crise : ou comment expliquer qu'à peine entamée, LA crise s'annonce presque terminée. Cela fait penser aux gens qui ont décidé de se promener en short sur des plages bretonnes au prétexte que l'été a commencé. La pluie les surprend en flagrant délit d'inconséquence, et les mouille aussitôt. Science divinatoire, quand tu nous tiens ! Que ferons-nous quand le soleil reparaîtra, pardon, lorsque la crise aura cessé de préoccuper le monde et tout son train ?
Le directeur de l'Institut de recherches économiques et sociales (Ires) ne jure que par les biotechnologies et les nanotechnologies. Un physicien recommande un grand emprunt pour les chercheurs et une taxe sur les activités polluantes. Un expert climat énergie (sic) verrait d'un bon œil des investissements dans l'habitat, la filière bois, dans la recherche sur les batteries électriques et le stockage de carbone. Il s'attriste de l'étalement urbain - dont acte - mais appelle de ses vœux le renforcement des « grands champions industriels de l'automobile, du BTP ou de la gestion de l'eau ». Que ces derniers aient en bonne partie profité du pavillon périurbain lui échappe-t-il ? A moins qu'il ne cherche à ménager des clients potentiels ? J'extrapole. Le quatrième larron du dossier est un universitaire, professeur d'aménagement du territoire à Paris I Panthéon - Sorbonne.
« Les spécialistes étrangers sont surpris que notre pays comporte encore 80 % de territoires ruraux. Or, depuis une vingtaine d’années, la tendance est à regrouper les activités autour de quelques capitales régionales. On a atteint les limites de ce système : le moindre investissement y est devenu si cher que l’on ne peut plus guère améliorer la vie des citoyens. Ces derniers se tournent d’eux-mêmes vers le tissu rural qui se repeuple, mais les pouvoirs publics n’ont pas pris la mesure du phénomène. Il faut donc avant tout investir dans les maillages de transport avec des trains, des trams ou des bus pour desservir ces pans de territoire. Tout cela coûte très cher mais peut dynamiser le logement et donc le bâtiment, tout comme le développement du commerce et des services. Il y a trois grands territoires en danger : la 'diagonale du vide' qui va des Landes à la Meuse, le Massif central et le Grand Bassin parisien au-delà de l’Île-de-France. Faisons en sorte que l’on puisse prendre un TGV pour Clermont ou qu’on puisse aller facilement à Alençon. Ce sera déjà un pas énorme. »
Oui, je me confesse. J'ai relu plusieurs fois le passage. Ai balancé entre le rire dents serrées et les pleurs en sautant sur ma terrasse. Non, je ne jetterai pas l'anathème contre ce professeur, partant du principe que ce paragraphe résulte probablement d'un entretien téléphonique, forcément réducteur. Ceci étant dit, une pensée tient parfois en peu de mots, surtout lorsque ressurgissent de vieilles thématiques. L'adjectif vieilles renvoie à la France de 1871 ou de 1945. Par centaines, des écrivains, des hauts fonctionnaires, des hommes politiques ont tenté à l'époque d'analyser ce qui n'allait pas. Les échecs militaires immédiats ou mal digérés donnaient l'occasion à un déchainement. Les conclusions ont généralement convergé. La défaite signifiait que la modernité avait campé aux abords de nos frontières, et que la France cumulait les archaïsmes : trop paysanne, trop arc-boutée sur des privilèges, bref, trop figée. Il fallait désormais jouer un vieil air - Du passé faisons table rase - sous un mode mineur.
En 1963, la Datar (Délégation à l'Aménagement du Territoire et à l'Action Régionale) a incarné la volonté politique du fondateur de la Vème République. Charles de Gaulle entend moderniser la France à marche forcée, c'est-à-dire sans passer par la loi. De simples décrets ont donc guidé la main des préfets pour agir dans les plus brefs délais. Olivier Guichard porte l'organisme sur les fonts baptismaux, avant de devenir ministre en charge du dossier : ministère du Plan et de l'Aménagement du territoire (1968 - 1969), puis ministère de l'Equipement et de l'Aménagement du territoire (1969 - 1972). A ce poste, il autorise les constructions d'autoroutes à concessions. Signalons l'ouverture de l'avant-port de Fos sur mer (Port Autonome de Marseille) ou du Marché d'Intérêt National de Rungis à la place des Halles parisiennes, il y a 40 ans cette année.
Au nom de l'Aménagement du territoire, bien d'autres opérations ont toutefois vu le jour, pour beaucoup encore contestées. J'en isole quelques unes. En 1963, la Mission Interministérielle d'Aménagement Touristique du Littoral de Languedoc-Roussillon - également appelée Mission Racine - lance le chantier des nouvelles stations balnéaires censées répondre aux besoins des Français privés d'une Côte d'Azur saturée : la Grande Motte, Port-Camargue, le Cap d'Agde, Gruissan, Port-Barcarès, Port-Leucate et Saint-Cyprien. En réalité l'ensemble des littoraux français subit à la même période la pression des aménageurs et des promoteurs. Le maire de La Baule, Olivier Guichard, n'y résiste pas plus que d'autres. Pour les sports d'hiver, le Plan neige vise quelques mois plus tard à multiplier les stations modernes, en rupture avec les anciens villages d'altitude (le Service d'Etude et d'Aménagement Touristique de la Montagne date d'août 1964 / Voir ici).
Aucun secteur n'est vraiment négligé. A la campagne, l'Etat remembre, fait couper les haies, pousse les feux de l'intensivité et de la mécanisation (Les villes boulimiques se nourrissent de campagnes anorexiques). A la ville, il commande de nouveaux aéroports : Roissy, programmé trois ans après l'ouverture d'Orly (inauguré en février 1961), ou encore l'aéroport de Nice, plusieurs fois agrandi dans les années 1960, malgré les risques de raz de marée et de tremblements de terre (Salade niçoise sauce citron). Dans la vallée de la Durance on édifie Serre-Ponçon, barrage achevé à la mi - 1961. Autour de Paris naissent les villes nouvelles au succès mitigé (Ne pas confondre ‘vieille ville nouvelle’ et ‘ville nouvelle d’art et d’histoire’). Les aires urbaines explosent et les paysages périurbains s'enlaidissent à grande vitesse. Quel a été le bilan du cocktail béton et argent public ? Il me semble assez délicat à établir. Je croyais simplement que l'on était enfin revenu de la logorrhée aménageuse. Bien sûr certains attendus du Grenelle m'ont interpellé (Ne pas confondre ‘Grenelle de l’environnement’ et festival des grands travaux subventionnés) mais mon sentiment était que le règne de l'ingénieur appartenait au passé.
C'était une douce illusion. L'idée que l'espace rural mérite toute l'attention des aménageurs me fait penser au gouvernement japonais plaidant pour le maintien de l'étude scientifique des baleines. La diagonale du vide serait donc la cible privilégiée des candidats à l'investissement de long terme. Ah, la bonne diagonale. Que va t-on imaginer ? Un port en eaux profondes dans les Landes, un centre de congrès international dans la Meuse, un technopôle du lacet dans le Limousin, un centre de recherches sur les moteurs à eau dans l'Aube, une plate-forme polinodale dans les Ardennes ? Rien n'est trop grand pour dépenser de l'argent public utilement. Pour cela, il suffit de ressortir les recettes moisies du placard.

Incrustation : recettes du placard.

Et si le sujet de l’épreuve de géographie pour le baccalauréat 2009 était…

Fort des prévisions de sites spécialisés (L'Etudiant), et deux jours avant l'épreuve officielle de géographie prévue le mercredi 24 juin 2009 pour les séries générales du bac, j'ai décidé de me lancer sur le thème Une interface Nord-Sud : le bassin méditerranéen. Voilà qui est dit, personne n'en doute, à l'exception des sceptiques. Evidemment, il me faut commencer par contourner la règle selon laquelle le candidat doit écrire sans l'aide de document. Mais la novlangue bloquant chez moi les synapses, je dois m'enquérir de la bonne définition. Qu'en dit le dictionnaire de Brunet (Les mots de la géographie / Reclus - La Documentation Française (1992) ? Je le promets, j'essaierai pour ceux qui me lisent sans penser au bac, de ne pas multiplier les assauts ennuyeux...
Interface : « Plan ou ligne de contact entre deux systèmes ou deux ensembles distincts. Nom féminin. Il s'y passe en général des phénomènes originaux : d'échanges entre les deux parties : de modification de l'une par l'autre ; d'exploitation de la différence par des entreprises, des villes, des populations entières. Les principales interfaces auxquelles la géographie a affaire sont l'interface entre air et terre, qui est le lieu de vie de l'humanité ; entre terre et mer, ou littoral ; entre montagne et plaine ; entre ville et campagne ; les sahels sont aussi des espaces d'interface ; les frontières et les fronts peuvent être à certains égards considérés comme interfaces. Le terme est également employé pour les espaces abstraits d'échange entre deux sciences différentes. Il peut se produire d'intéressantes innovations aux interfaces, par transfert, analogie, complémentarité, fertilisation croisée. »
Avec un zeste d'honnêteté, on admettra que la définition précédente n'est d'aucune utilité, ou presque. Il faudrait peut-être relancer la vieille discussion autour de la nouvelle géographie, et sur ses concepts tellement novateurs qu'ils ont fini par perdre leur acception première. Dans le sujet retenu en introduction, chacun notera que le mot interface pourrait céder la place au mot zone (ou espace) d'échange. Il ponctue ici un discours qui se donne l'air, l'expression visant à camoufler la gigantesque absence d'originalité du thème. Car les migrants, les commerçants, et les guerriers ont sillonné depuis des millénaires la Méditerranée, mer au milieu des terres. Je ne saurais trop recommander aux candidats de ne pas retranscrire dans le détail la première partie de ce paragraphe. Le correcteur apprécie généralement un ton révérencieux, et juge avec bonhommie celui qui lui donne l'impression d'enseigner LA chose primordiale entre toutes. Ce que le candidat pense du mot interface n'entre donc pas dans les limites supposées de ses attributions !
Ainsi donc la Méditerranée renvoie depuis des lustres aux héros, à la fondatrice de Carthage, à Ulysse et les sirènes, ou encore à Enée. Des peuples y commercent - les Phéniciens, les Egyptiens, etc. - d'autres essaiment le long de ses rivages de nouvelles cités - les Grecs. Certains transforment cette mer en chasse gardée, les Carthaginois d'abord, suivis des Romains. Et hop ! A peine entamé, le sujet fait glisser insensiblement de la géographie à l'histoire antique. Il faut s'en prémunir absolument. Le commerce ? Marseille, Barcelone, Gênes, Naples, Le Pirée, Thessalonique, Alexandrie, Alger sont autant de ports méditerranéens, recevant sur leurs quais des dizaines de millions de tonnes de marchandises. Pendant des siècles Venise a exercé son emprise sur la Méditerranée centrale et orientale. Du point de vue militaire, la Méditerranée a retrouvé au XIXème siècle son importance, avec la renaissance des ambitions impériales françaises (Maghreb), anglaises (Egypte, Malte, Chypre) et italiennes (Libye), puis avec l'ouverture du canal de Suez. Elle constitue même pendant trois ans, entre fin 1941 et juin 1944 le principal théâtre d'opération pour les Alliés occidentaux : combats contre l'Afrikakorps de Rommel en Libye et en Tunisie, débarquement en Sicile et combats dans la péninsule italienne.
Yves Lacoste donnait récemment sa propre synthèse sur le bassin méditerranéen, en montrant que l'adjectif méditerranéen dissimulait une hétérogénéité des climats et des paysages. « Cent-cinquante millions de personnes vivent sur les bords de la Méditerranée, dans des régions unifiées par les mêmes caractéristiques de sols et de climats. En passant de la rive septentrionale à la rive méridionale, l’été sec devient aride, commence plus tôt (dès mai) et termine plus tard (en octobre) : ce phénomène s’observe en Libye, en Egypte ou en Israël, pour lesquels un rapprochement avec le climat sahélien paraît presque plus indiqué. En Méditerranée, les précipitations ne se répartissent pas équitablement : les orages violents et les inondations qu’ils provoquent constituent une menace à la fois grave et banale.
Yves Lacoste récuse le caractère restrictif de la climatologie. Pour lui, le climat méditerranéen ne constitue qu’un élément secondaire, car il tient à considérer chacun des Etats donnant sur le bassin, dans sa globalité. Peu importe à ce titre qu’ils possèdent des marges désertiques (en Afrique) ou océaniques (en Europe occidentale). Ce biais lui permet en outre d’inclure la mer Noire dans son étude. Or celle-ci s’avère impuissante à contrecarrer les rigueurs du climat continental. A ce titre, en Bulgarie, en Ukraine ou dans le Caucase, l’été concentre une part importante des précipitations annuelles : à l’exact opposé de ce que l’on peut observer dans la zone méditerranéenne stricto sensu. » (Tintouin en Méditerranée) On notera que le désert progresse sur plusieurs territoires bordant la Méditerranée, en Espagne, en Sicile ou dans le Péloponnèse, autant que dans certains pays d'Afrique du Nord. Le pompage des nappes phréatiques en Libye, ou la salinisation du delta du Nil en Egypte résultant de l'urbanisation de la moyenne vallée et de la construction du barrage d'Assouan sont deux exemples récents de l'action néfaste de l'homme sur le milieu.
Pour que l'on se rapproche de la notion d'interface, il faut cependant partir du principe que l'étendue maritime ne sépare pas le rivage nord du rivage sud, et que la Méditerranée forme une frontière parmi d'autres : sa largeur maximale atteint tout de même 800 kilomètres. Les médias occidentaux ont certes forcé le trait. Les articles fleurissent sur les îles - étapes. A Lampedusa, les Italiens tentent de canaliser les courants migratoires. Malte se dépêtre tant bien que mal de clandestins tentant de rentrer en Europe. Quant aux îles grecques, beaucoup facilitent le passage entre l'Asie mineure et la péninsule balkanique, en dépit des efforts d'Athènes pour contrer le mouvement (Les evzones de mer). Il reste néanmoins à démontrer que la Méditerranée joue un rôle déterminant. Les faits démontrent autant le contraire ; beaucoup de bâteaux se renversent, ou se perdent en mer, précipitant leurs passagers vers une mort certaine. L'immigration par voie maritime est spectaculaire, mais ne concerne chaque année que quelques centaines de personnes. Les frontières orientales de l'Union offrent plus de recours pour les migrants. Jean Raspail avait évidemment senti le filon : Le Camp des Saints.
Ainsi, l'interface, la vraie, correspond à la frontière méridionale entre l'Union Européenne et le reste du monde. Pour prendre le cas de la Turquie, les candidats à l'entrée s'intéressent autant sinon plus (?) à sa frontière terrestre - et européenne (!) - avec la Bulgarie et la Grèce qu'aux îles grecques de mer Egée. La frontière - interface traverse de la même façon les Balkans, puisque se juxtaposent pays membres de l'Union et pays extérieurs à celle-ci : l'Albanie, la Croatie, la Macédoine, la Bosnie, le Kosovo et la Serbie. L'écart des législations et des coûts de main d'œuvre stimulent les échanges autant que le passage des clandestins. Du point de vue économique, la Méditerranée représente en réalité une zone d'échange relativement modeste, comparée à d'autres régions du monde.
Il y a des ports - voir plus haut - mais leur activité doit peu à l'interface. Si l'on prend le cas de Marseille (chiffres de janvier à mars 2009), les trois quarts du trafic proviennent des hydrocarbures. L'Algérie n'est qu'un exportateur parmi d'autres, au même titre que les pays du Golfe Persique ou que ceux du Golfe de Guinée. Les conteneurs (10 %) et le vrac arrivent du monde entier. Barcelone, avec moins de la moitié du trafic marseillais (environ 40 millions de tonnes), est un port davantage tourné vers les industries automobiles (Volkswagen), chimiques et électroniques. Les ports européens décrivent les réalités d'un commerce mondialisé plus que des échanges entre le nord et le sud de la Méditerranée. L'Algérie a perdu toute capacité industrielle (El Watan) et n'exporte que des matières premières (comme la Libye). Avec l'Egypte, elle reçoit des matières premières alimentaires, mais pas uniquement en provenance de l'Europe (Amérique du Nord). Deux pays pourraient éventuellement rentrer dans la catégorie recherchée : le Maroc (Au Maroc, le désert est si proche) et la Turquie (Au pays déraciné). Mais la Méditerranée ne les rejette pas loin de la rive nord. La Turquie rogne même sur le continent européen, tandis que Gibraltar sépare peu le Maroc du sud de l'Espagne. Et les échanges un temps suspendus entre les deux pays ont progressivement repris.
Alors la Méditerranée, interface ? Il reste au candidat du jour à broder sur les croisières pour touristes européens en goguette, à évoquer le trafic passager entre l'Espagne, la France, l'Italie d'une part, et le Maghreb d'autre part. La culture et les discours sur le dialogue euro-méditerranéen permettront d'agrémenter la conclusion. Mais je ne me vanterai pas en rendant ma copie. Conviction insuffisante, malgré un sujet passionnant, mais biaisé à cause de la formulation. Et si vous me lisez en tremblant à la pensée de l'épreuve d'après-demain, je vous conjure de ne rien prendre au pied de la lettre. A vous d'en tirer le meilleur, et bon courage !

Incrustation : aide-scolaire skyrock.

Le Pacifique, frontière indépassable. (De la crise sans précédent traversée par la Californie)

Alors que les têtes se tournent vers d'autres horizons, les médias français n'accordent qu'un intérêt mineur à la situation économique de la Californie. Les Américains ont élu le meilleur président possible. General Motors a perdu de sa superbe mais bénéficiera d'une nationalisation - démantèlement. Les signes de reprise, comme la végétation luxuriante autour de Tchernobyl, annoncent un printemps éternel. Que pourrait-il arriver désormais de désagréable ? Time prend à contrepied ces sérénades lénifiantes entendues également ici ou là en Europe. Le journaliste Kevin O'Leary s'interroge sur les conclusions tirées par l'administration Obama de la déroute financière du Golden State : « Les Etats-Unis doivent-ils rester sourds aux maux de la Californie ? »
Même s'il commence par le portrait d'un jeune chômeur latino ayant charge d'âmes et survivant grâce aux aides publiques, le journaliste du Time s'emploie à dresser un bilan à la fois général et précis des menaces pesant sur l'Etat de Californie. Il veut parler d'un cas parmi 154.000, pour montrer à ses lecteurs qu'il ne s'agit pas d'un problème macro-économique virtuel. Les décisions du gouverneur retombent en pluie fine sur ses administrés. En résumé, les banques ne souhaitent prêter à l'Etat de Californie qu'avec un fort taux d'intérêt. Les recettes diminuent, et les dépenses progressent. Arnold Schwarzenegger a donc proposé de mettre en corrélation les secondes avec les premières. Pour cela, il évoque l'arrêt du versement des aides sociales, qui maintiennent tant bien que mal 500.000 Californiens la tête hors de l'eau... Dans la huitième économie du monde, rien ne va plus.
« Comme ses électeurs ont refusé un premier plan de réajustement budgétaire, le gouverneur a annoncé vouloir diminuer brutalement les dépenses de l'Etat, au risque de le précipiter dans le Tiers-Monde : les aides sociales s'arrêteraient, tout comme la gratuité des soins pour un million d'enfants défavorisés, les bourses pour élèves brillants et méritants, les prisonniers non-violents pourraient recouvrer la liberté, des centaines de parcs publics fermeraient et des milliers d'enseignants ne toucheraient plus leurs salaires. [(1)...] Alors que son budget accuse un déficit de 25 milliards de dollars et qu'une cessation de paiement se profile dès le mois de juillet, l'Etat de Californie risque la banqueroute, avec des réactions en chaîne sur l'activité économique et sur le budget fédéral. Il ne faut pas attendre une augmentation des impôts, celle-ci ayant d'ores et déjà été prévue dans le plan de sauvetage voté par les démocrates en février [(2)...] »
Tout cela rentre dans le cadre d'une campagne d'intimidation vis-à-vis de l'administration fédérale, qui pour l'heure ne s'en laisse pas compter. En Californie, on dramatise sans doute un peu, et on fait le parallèle avec les grands noms de la banque ou de l'assurance auxquels l'Etat fédéral a prêté des sommes astronomiques : trop gros pour disparaître... Sur place, beaucoup attendent du président des Etats-Unis l'annonce d'un sauvetage fédéral. Or celle-ci se fait attendre. Washington craint visiblement d'ouvrir une brèche dans laquelle s'engouffreraient d'autres Etats mal gérés ; encore faudrait-il prouver qu'il y a eu mauvaise gestion. Qui sait si l'on ne s'y réjouit pas in petto de voir mariner dans leurs problèmes ces Californiens arrogants, et facilement frondeurs ? Peut-être même faut-il voir dans ce silence fédéral, l'expression d'une réprobation morale vis-à-vis d'une Amérique souvent taxée de permissive, voire de marginale ?
Dans ce jeu de poker menteur, l'administration Obama prend plusieurs risques. Localement, elle donne des munitions à ceux qui en Californie s'estiment citoyens d'une autre Amérique, en rupture avec la précédente ; pas seulement par l'importance des hispanophones. Ainsi que le remarque Kevin O'Leary, l'administration Obama prend surtout le risque d'une dévalorisation de la dette américaine par ricochet avec la dette californienne, juste au moment où un grand créditeur de l'Amérique, la Banque d'Etat chinoise s'interroge publiquement sur la nécessaire diversification de ses investissements à l'étranger.
Dans l'article de Time, l'allusion à la grande crise des années 1930 renvoie en outre aux fondements géographiques des Etats-Unis, nés d'abord de la traversée de l'Atlantique par les puritains anglais ('Le Nouveau Monde', comme une ode à l'Ancien Monde). La crise économique de 1810 - 1820 provoquée par la fin des guerres de l'Empire français et la guerre maritime avec l'Angleterre a correspondu à une sortie des limites des Treize colonies. Les Américains franchissent les Appalaches, empruntent l'Hudson et la Mohawk en direction du Saint-Laurent et des Grands Lacs. La crise de 1857 suivie par la guerre de Sécession (1861 - 1865) a ensuite donné un coup de fouet à l'étalement des colons européens dans les Grandes Plaines et a accéléré le franchissement du Mississippi. De la fin de la Première guerre mondiale à la crise de 1929, avec un rebond après 1945, la Californie a constitué enfin un nouvel eldorado pour une Amérique sans cesse en déclin, et toujours renaissante. Je résume là à grands traits le thème ultra classique de la frontière repoussée vers l'Ouest. S'essoufflant à un endroit, l'Amérique repartait plus fort à un autre.
Rien ne permet de prédire l'avenir de la Californie, même si l'inquiétude l'emporte sur la sérénité. Il n'en demeure pas moins que le budget de l'Etat révèle une reprise du mouvement perpétuel. Tant pis pour le passé, je vais refaire ma vie ailleurs. Des Californiens quittent leur Etat, et disparaissent en tant que contributeurs au budget : dans quelles proportions ? Seule la chute des recettes fiscales permet d'en donner la mesure. Où partent-ils, faute de pouvoir repousser vers l'Ouest une nouvelle fois la frontière ? Kennedy imaginait la conquête spatiale comme une sorte de substitution. Il y a près de cinquante ans, il prenait acte du caractère indépassable du Pacifique.
De juillet 2007 à juillet 2008, le solde migratoire de l'Etat de Californie a enregistré un déficit de 144.000 personnes, ce que l'on avait pas observé depuis le début des années 1990 (LA Times). L'administration du Trésor de Californie note que le phénomène a commencé il y a plus de quatre ans, au plus haut des prix de l'immobilier, avant même le déclenchement de la crise (Dallas Morning News). Les déçus se comptent par milliers (Denver post). D'après l'Orange County's Register, les partants choisissent surtout le Texas, l'Etat de Washington, l'Oregon et l'Ohio. Certains franchissent le Pacifique, peut-être en direction de l'Australie et la Nouvelle-Zélande, en quête d'un climat jugé proche de celui de la Californie. La majorité traversent les Rocheuses et replongent dans la Vieille Amérique. Resteront les plus pauvres, et ceux qui ont trop à perdre (biens immobiliers, entreprises, etc.). National Bubble donne une petite idée de l'exaspération des candidats au déménagement. Cela n'augure rien de bon dans l'Etat de Californie, de part et d'autre de la frontière.

PS./ Geographedumonde sur la Californie. Utopie en tâche.


[1] « After voters rejected a slew of convoluted budget-balancing measures, the governor has proposed cuts to programs that would make California more like a struggling Third World state than 21st century America: welfare subsistence benefits would end, 1 million poor children would lose health care, college aid for the state's best and brightest would be phased out, nonviolent prisoners would be released, hundreds of state parks would be shuttered, and thousands of teachers would lose their jobs » / Time.
[2] « After voters rejected a slew of convoluted budget-balancing measures, the governor has proposed cuts to programs that would make California more like a struggling Third World state than 21st century America: welfare subsistence benefits would end, 1 million poor children would lose health care, college aid for the state's best and brightest would be phased out, nonviolent prisoners would be released, hundreds of state parks would be shuttered, and thousands of teachers would lose their jobs » / Time.


Incrustation : flovoyages.chez.com

Comment peut-on être aussi peu perçant ? (Des suites de l’élection présidentielle iranienne de juin 2009)

Pendant l'année scolaire 2000 - 2001, le programme de géographie pour le concours d'entrée à l'Ecole Normale Supérieure était consacré aux « Pays du Golfe Persique ». J'occupais alors un poste d'enseignant en classes préparatoires au Prytanée de La Flèche. La réélection contestée du président iranien en ce mois de juin me replonge donc dans de vieux souvenirs. Après une brève recherche dans mes archives, je ressors avec plaisir mes notes de cours. Mon chapitre sur l'Iran se terminait ainsi : « Conclusion... En forme d'espoir (?)
Sur l'ouverture possible ou probable du régime, l'impression dominante déconcerte l'observateur : concernant les femmes, la création au début des années 1980 d'un Service de la lutte contre la corruption des moeurs (monkerât) n'a rencontré que le scepticisme [...] La loi interdit toujours aux femmes célibataires de se déplacer ou de prendre une chambre d'hôtel sans la présence d'un parent ou sans l'autorisation de la police. L'autorité religieuse a également abaissé l'âge légal du mariage ; cependant l'âge moyen du premier mariage augmente : 19 ans en 1956 contre 21 ans en 1991... Et les hommes apprécient peu que l'Etat mette son nez dans les foyers. Dans le même temps, le gouvernement fait campagne depuis 1988 pour le contrôle des naissances et favorise de facto l'émancipation des femmes. L'emploi féminin, par ailleurs, progresse. [...]
Le fonctionnement de l'appareil policier et juridique peut préoccuper davantage : l'Iran demeure un Etat d'exception, où des journalistes curieux, des intellectuels intransigeants, une minorité religieuse, un maire rénovateur risquent des peines de prison... Parfois la mort, comme pour des criminels de droit commun (assassins, trafiquants de drogue) : d'après certaines sources, le régime porte la responsabilité de l'exécution de 100.000 opposants entre 1979 et aujourd'hui.
Un combat vain, celui mené encore aujourd'hui. La révolution a perdu depuis longtemps toute vitalité. Le régime a adopté deux mots d'ordre : se maintenir et sauver les apparences. (1) Au sujet du rejet de l'occidentalisation, on trouve toujours au niveau théorique les condamnations des pays athées et modernes, où l'on célèbre le culte du moi. Trop souvent, il s'agit d'un combat contre les apparences : la cravate, la jupe, les antennes paraboliques. Pour autant le port du jean ou la consommation de Coca-Cola semblent généralisés, sans prise possible du pouvoir. (2) Au sujet de la rupture avec les mœurs politiques précédentes, technocratiques, l'habitude demeure dans le clergé de cultiver le même goût du décalage que Khomeyni et son accent provincial, presque terrien (proximité) : même si l'on agit en politique, en administrateur ou en juge, mieux vaut garder turban et habit (probité) »
Les trois derniers paragraphes traitaient de la place de l'Iran dans le concert des nations, et du jeu subtil des relations internationales dans cette partie du continent asiatique. Il y a neuf ans cependant, les Etats-Unis ne menaient pas une guerre contre le terrorisme planétaire, et seuls quelques initiés avaient entendu parler de Ben Laden. Saddam Hussein dirigeait la partie d'Irak laissée libre par les vainqueurs de la coalition de 1991. Les Afghans survivaient au milieu d'une guerre civile opposant Massoud aux autres chefs de guerre. Ma conclusion m'étonne par sa prudence. Des questions planaient évidemment. Les libertés politiques assez réduites ? Aucun pays du Golfe n'offrait alors à un système politique basé sur une assemblée élue, à l'exception du Koweit. L'Islam trop rigoriste ? L'Arabie Saoudite paraissait plus oppressive que l'Iran. Le régime des mollahs totalement régressif ? Mais la presse scientifique traitant de l'Iran témoignait d'un sentiment ambivalent.
Parce que beaucoup gardaient en mémoire le régime du Shah, celui des mollahs semblait presque acceptable. Niée, la révolution blanche lancée en 1963 avec l'argent du pétrole pour moderniser le pays. Balayés la réforme agraire et les efforts pour transformer l'agriculture archaïque... Les démocrates américains (manifestations hostiles de novembre 1977) et une bonne partie de la gauche européenne avaient transformé le monarque en une sorte de Mussolini persan, avide de pouvoir, potentat écrasant sans scrupules ses opposants, vendus aux Occidentaux et aux Sionistes. Sans qualifier l'Iran de progressiste, les observateurs occidentaux se sont plus à montrer les bons côtés de la rupture de 1979. On reconnaissait à Khomeyni et à ses successeurs si ce n'est le mérite, en tout cas les victoires contre les armées irakiennes dans la décennie 1980, et le soutien des Iraniens patriotes au clergé dirigeant. Le pays détenait de surcroît dans son sous-sol d'importantes réserves en hydrocarbures, tandis que Téhéran consentait à fermer les yeux sur les manœuvres militaires américaines en Irak. Beaucoup minoraient les excès de départ - la prise d'otages de l'ambassade américaine par les pasdarans, le soutien au Hezbollah libanais - pour ne regarder que les éléments précédents.
Quelques traits saillants ressortaient dans mon cours un peu trop indigeste : simple jugement retrospectif (!). J'en isole les principaux. La population iranienne semblait empêtrée dans sa transition démographique : 9 millions d'habitants en 1900, 15 millions en 1939, 34 millions en 1976 et 80 millions en 2010 (?). Au recensement de 1986, les Persans ne représentaient qu'une majorité relative, la moitié environ de la population totale. Les ruraux, soutiens du régime islamiste ne représentaient plus quant à eux qu'un gros tiers de la population à la fin du siècle. Cinq villes dépassaient le million d'habitants : Téhéran, Meched, Ispahan, Tabriz et Chiraz. L'urbanisation rapide de l'Iran expliquait l'histoire politique immédiate. Les néo-ruraux crispés sur leurs traditions familiales avaient lâché le Shah à la fin des années 1970. Ils ont selon toutes vraisemblablement soutenu Ahmadinejad.
Il y a presque une décennie, des doutes subsistaient encore sur la viabilité économique du système étatisé iranien. Un bon tiers d'Iraniens travaillant dans l'agriculture permettaient plus ou moins au pays de se suffire, compte tenu de son isolement par rapport au commerce international. Le pays dépend aujourd'hui de ses importations, malgré un potentiel agricole sans équivalents dans les pays voisins : faible mécanisation, utilisation rare d'intrants, irrigation traditionnelle, etc. Dans les années 2000, la bonne tenue des cours pétroliers ont masqué cette dégradation. Se nourrir coûte donc cher dans les villes. Or une des forces du clergé chiite dans les années 1960 et 1970 reposait sur la critique du Shah, accusé de tous les maux : acculer les paysans à une dépendance vis-à-vis de l'Etat (programmes hydrauliques), sédentariser les nomades, favoriser les grands propriétaires (pourtant passés du contrôle de 80 % de la surface cultivée en 1962 à 20 % en 1977), etc. Dans les campagnes, l'échec de la République islamique sonne par conséquent cruellement. Aucun des travers précédents n'a disparu, bien au contraire. Et la plupart des productions ont chuté.
Il y a dix ans déjà l'industrie lourde était obsolète, et le secteur pétrolier peinait à extraire, transporter et raffiner dans de bonnes conditions le brut et le gaz, en dépit de réserves énormes : peut-être les premières du monde pour le gaz [D'Ems à Qom] ? En dehors des investissements réalisés dans ce dernier secteur, tout se confirme. La situation économique iranienne est déplorable. Le chômage frappe probablement un actif sur trois. Un sous-prolétariat urbain survit difficilement, aux marges de la ville. La bourgeoisie souffre de l'inexistence du commerce entre le pays et l'extérieur, alors que les privilégiés tirent les marrons du feu, dans le secteur militaire en particulier. L'histoire semble se répéter. L'économie planifiée et autarcique a montré son incapacité à produire de la croissance. L'heure est cependant à la condamnation du libéralisme fou et de la mondialisation débridée.
Mais combien d'Occidentaux optent plutôt pour une grille de lecture simpliste ? Les Iraniens étoufferaient et beaucoup de citadins rejetteraient Ahmadinejad... Combat de la liberté contre l'oppression, des bons contre les méchants. Alors que ses concurrents aux élections de juin 2009 bénéficiaient tous de l'autorisation de se présenter, la presse occidentale a transformé des apparatchiks en révolutionnaires ! Les enthousiasmes d'hier se reproduisent à l'identique. En cette fin de printemps, rien ne sait ce qu'il peut ressortir d'une crise en Iran : partir du principe qu'il ne peut en sortir que du bien a un nom : sot angélisme. Alors même que certains économistes évoquent une sortie de crise mondiale, l'interruption même brève de la production d'hydrocarbures en Iran se répercuterait sur les prix des carburants. Mais cette menace passe souvent au second plan. Comment peut-on être aussi peu perçant ?!

Incrustation : i-voix

Shanghaï, attrape-couillons ! (De l’autorisation très calculée de la première Gay-Pride dans la métropole chinoise)

Les mois ont passé, mais le souvenir du livre de Marie-Claire Bergère - Histoire de Shanghaï (2002) - ne s'efface pas. S'y conjuguent érudition et vues larges sur la plus européenne et plus largement la plus occidentale des villes chinoises. L'expression est trop utilisée pour que j'y renonce. Il me semble, à la contempler de l'autre bout de la planète, que Shanghaï aurait pu incarner toutes les réussites de la Révolution industrielle sans absorber ses poisons. Sur les bords du Yang-Tsé-Kiang, dans l'estuaire même du fleuve ont vécu des Jaunes et des Blancs. Plus tout à fait Chinois parce qu'ils avaient renoncé à ériger leurs repères traditionnels (l'Empereur, la religion, ou la famille) en absolus, plus vraiment Européens parce que le commerce, la religion - Ah ! Cronin - ou la diplomatie les avaient poussés à s'installer à Shanghaï. Qu'il y ait eu un degré poussé de raffinement et de dialogue harmonieux n'a empêché ni les débordements (crime, drogue, etc.), ni le développement d'une société citadine de classe, brutale pour les tireurs de pousse-pousse. Vous vous souvenez, je n'en doute pas du Lotus Bleu.
Marie-Claire Bergère explique à ses lecteurs que certains Shanghaïens ont probablement souhaité la victoire des communistes, et applaudi les troupes de l'Armée de Libération Nationale lors de leur entrée dans Shanghaï en 1949. Elle donne même des clefs pour comprendre combien une majorité d'habitants attendaient plutôt anxieusement la suite des événements. La très forte inflation et la multiplication des rumeurs avaient mis auparavant leurs nerfs à vif. Depuis une soixante d'années en revanche, la vie des Shanghaïens a souvent viré au cauchemar. Mao et ses successeurs ont puni Shanghaï pour ce qu'elle représentait, mais aussi parce qu'elle ne leur manquait pas, par idéologie et par complexe vis-à-vis d'une société au sein de laquelle ils n'ont pas été introduits. La métropole nettoyée de ses enclaves, vidée de sa corruption répondait aux plans du régime : collectivisation des terres agricoles, mobilisation des mines et transformation industrielle destinées à une économie autarcique. Shanghaï - pivot entre le Milieu et l'extérieur du monde - n'était plus alors d'aucune utilité. D'une pierre deux coups.
Tout le monde en Occident s'est extasié de l'explosion de la métropole dans les trente dernières années. C'était sans prendre en compte le fabuleux effet de rattrapage par rapport à l'époque pendant laquelle ce bout du monde chinois avait été placé en quarantaine. Au cours des années 1970, les hiérarques Chinois vont jusqu'à créer une Zone Economique Spéciale à l'autre extrémité du pays, sur l'embouchure de la Rivière des Perles.
Ils condescendent à ouvrir la Chine vers le reste du monde, mais en excluant Shanghaï pourtant douée de toutes les qualités ; ne pas perdre la face après l'ère maoïste. Le passif a pesé lourd dans une décision, également motivée par des jeux de pouvoir au sein du Politburo, entre Pékinois et Shanghaïens. Ces derniers ont tout de même obtenu une libéralisation partielle de la métropole. En dépit de vingt années de retard sur Shenzhen, l'estuaire du Yang-Tsé s'est totalement métamorphosé et a dépassé son concurrent, devenant à nouveau le pivot déjà évoqué entre la Chine et le monde : 1842 - 2009.
Les ultranationalistes d'hier et d'aujourd'hui ont voué aux gémonies cette enclave présentée comme une quasi-colonie. Elle ne fut toutefois pas que cela. En réalité, « Des autorités autonomes — en particulier, le Shanghai Municipal Council de la concession internationale — imposent et administrent une population majoritairement chinoise (98% du total dès 1910). La concession française s’organise, elle, sous la tutelle d’un consul général, en s’accordant les mêmes prérogatives. Toutes deux édifient un environnement moderne, au sens matériel et juridique du terme, et favorisent une économie de libre-échange. Le centre économique de Shanghai se déplace ainsi de la vieille cité chinoise à la concession internationale, en particulier dans les quartiers contigus au Bund. Vitrines de la culture occidentale, les concessions influencent les mentalités et inspirent les innovations individuelles et collectives des Chinois : création d’entreprises publiques et privées, ouverture de nouvelles écoles, apparition d’une presse destinée au grand public, création d’une Chambre de commerce et d’un Conseil de la cité chinoise (à l’instar du Shanghai Municipal Council), aménagement des quartiers chinois, installation d’équipements modernes et de services publics… » Au début du XXIème siècle comme au début du siècle précédent, les Chinois autant que les étrangers apportent de l'argent dans cet eldorado. Beaucoup espèrent le retour d'un âge d'or, celui des années 1920 - 1930, durant lequel une génération née et formée dans la ville est parvenue à créer un tissu industriel et à animer une vie intellectuelle et artistique in situ.
Le pouvoir communiste aspire au temps des entrepreneurs mais se méfie terriblement de la contrepartie : l'apparition et le développement de mouvement contestataires, tôt baptisés de petits-bourgeois, même si dans le passé ils ont rassemblé des populations assez différentes les unes des autres : à l'instar de ce que l'on peut observer depuis longtemps à Hongkong. « A l’époque nationaliste, les syndicats n’ont cessé de mener leurs grèves et de se battre pour les droits ouvriers, malgré le contrôle du Guomindang et leur pénétration par les sociétés secrètes. Shanghai développait par ailleurs une culture composite, pragmatique, commerciale, cosmopolite, ouverte aux masses : le Haipai. » [Perspectives Chinoises / Xiaohong Xiao-Planes] Les dirigeants de Pékin estiment avoir créé un Haipai communiste, dans la société harmonieuse vantée à longueur de discours. Tout ce qui précède témoigne de l'écart entre les mots et l'action. Marie-Claire Bergère se montre réticente à décrire les dernières décennies, mais le peu qu'elle glisse tourne autour de la vulgarité du nouveau Shanghaï, ressemblant très vaguement au premier modèle. Du point de vue de la brutalité politique, Hergé pourrait aujourd'hui affûter son crayon [Shanghaïens, jamais trop plaints].
Au beau milieu de ce tableau, des Occidentaux relaient avec complaisance les signaux envoyés par le régime de Pékin. On apprend en effet en ce début de juin 2009 la tenue d'une Gay Pride dans la métropole chinoise [Courrier International]. Pourquoi m'en cacher, je n'éprouve pas d'empathie excessive pour ce type de manifestations organisées en Amérique du Nord et en Europe. Comme pour tout ce qui est en apparence original, mais se révèle en profondeur extraordinairement conformiste. Que cela ne rentre pas ici en ligne de compte. Car il y a tromperie monumentale. Le premier festival homosexuel chinois se déroule entre le 8 et le 14 juin, à l'initiative de deux habitantes de nationalité américaine, dont l'une est visiblement d'origine asiatique. C'est une Gay Pride, nous dit-on, et si l'on se borne à l'annonce - travers assez courant, vous en conviendrez ! - Shanghaï vit complètement à l'occidentale.
Tout se passe cependant à l'intérieur !! Au fond, ces deux femmes donnent presque l'impression d'avoir inventé la poudre d'eau deshydratée ; par la faute des autorités chinoises, il faut bien le reconnaître, sans doute ravies d'un projet qu'elles n'ont pas hésité à tailler à leurs mesures. Cette réunion dans quelques lieux informels permet de surcroît de compter ceux qui demain termineront - si le besoin s'en fait sentir - au cachot. Ces deux femmes illustrent involontairement que l'enfer étant pavé de bonnes intentions, Pékin reçoit encore des soutiens insoupçonnables (compte tenu de la criminalisation de l'homosexualité en RPC)... Shanghaï, attrape-couillons ! Pour être tout à fait clair, la liberté sexuelle a été abrogée en 1949. Celle-là, et les autres ! L'arbre ne doit pas cacher la forêt.



PS./ Dernier article de Geographedumonde sur la Chine : Jean-Pierre Raffarin, le pire du milieu.


NB. Pour mes (très nombreux ;-) ) lecteurs, la semaine prochaine, Geographedumonde prendra son temps, pour cause d'heureux événement...


Incrustation : La RTBF, qui annonce une annulation partielle.

les hommes de main, les tortionnaires et les bourreaux font souvent leurs classes derrière les barreaux. (D’un dossier de ‘la Croix’ sur les prisons)

Dans le journal La Croix du mercredi 3 juin 2009, on trouvera en pages intérieures (deux et trois) un très édifiant dossier consacré au double problème des longues peines et du vieillissement des prisonniers en France. Il s'agit d'un trait commun à la majorité des pays occidentaux, mais notre pays présente d'attristantes caractéristiques. La proportion des personnes âgées de plus de 60 ans emprisonnées demeure encore exceptionnelle : 2.364 (chiffres de 2007) sur 63.397 (chiffres de 2009), c'est-à-dire entre 3 et 4 % de la population totale. Ce nombre de vieux prisonniers progresse cependant beaucoup plus vite que le nombre total, alors même que leur santé tend à se détériorer. Des établissements pénitentiaires inadaptés aux détenus les plus âgés.
Marie Boëton consacre un article à leur situation concrête, abordant dès le début le problème crucial des cellules collectives. Sans prononcer cette expression, la journaliste évoque une double peine pour les codétenus, privés préalablement de liberté : l'un doit prendre en charge la toilette, l'autre le transport dans les bras d'un paralysé jusqu'aux douches. En réalité, l'administration pénitentiaire ferme les yeux sur un travail non déclaré à l'intérieur même des prisons. Encore faut-il que les détenus handicapés ou à mobilité réduite disposent des moyens financiers pour se faire aider parmi leurs compagnons d'infortune. Les plus pauvres s'en passent.
En attendant, les maisons de retraite rechigneraient à accueillir des repris de justice (?) On ne voit pas très bien à quel titre ! La difficulté d'entrer en maison de retraite s'explique plus sûrement dans le résultat concret de l'emprisonnement, c'est-à-dire l'absence de retraite, et plus généralement de moyens financiers. Faute d'avoir pu travailler et cotiser, les prisonniers âgés en fin de peine sortent complètement démunis financièrement, sauf cas exceptionnels (fortunes personnelles, environnement familial). Marie Boëton signale donc un effet doublement désastreux, au plan économique et au plan moral. D'une part la collectivité assure la pénurie de structures d'accueil, généralement par un ajournement des audiences de suspension de peine. Certes quelques maisons d'arrêt se sont équipées de cellules spécialement conçues pour personnes handicapées. Mais la demande excède largement l'offre, ce qui signifie qu'une proportion (?) de prisonniers âgés vulnérables tombent sous la coupe de plus jeunes et de plus violents s'ils se rendent à la cour de promenade. La collectivité accepte d'autre part des formes de travail en milieu carcéral comme pis-aller. Ceux qui aident un codétenu grabataire ou diminué contre salaire ne se constituent pas pour autant une retraite.
Jean-Pierre Escarfail interrogé en marge de ce dossier ne tremble néanmoins pas. « Que le code pénal ait, récemment, allongé les périodes de sûreté des criminels les plus dangereux ne doit pas faire oublier que très peu de détenus passent, de fait, toute leur vie en prison. Pour exemple, ceux condamnés à la réclusion à perpétuité font, en moyenne, à peu près 17 ans de prison. Ainsi, la perpétuité réelle, c'est-à-dire l'impossibilité absolue pour un prisonnier de sortir de détention, n'existe pas en France. Les associations de victimes ne demandent d'ailleurs pas qu'on empêche les condamnés à perpétuité de recouvrer la liberté. Elles attendent avant tout que la dangerosité des détenus soit mieux évaluée au moment de leur sortie. » [La Croix / 3 juin 2009]. De problèmes, point. A écouter J.-P. Escarfail, la perpétuité ne fonctionne pas vraiment. Souhaite t-il son application ? La précision ne vient pas. Qui procède à l'évaluation d'un détenu enfermé pendant dix-sept ans, et en vertu de quels critères ? Avec cette conclusion apparemment rationnelle, le représentant d'association leurre son auditoire. Plus grave, il nie que les associations de victimes - quelles que soient les tragédies en cause - demandent à la société de payer à la place des condamnés.
La France est-elle devenue dangereuse ? Les statistiques reflètent une réalité très contrastée. Le taux d'homicides se tasse, de 3,3 pour 100.000 Français il y a quinze ans à 2,9 en 2007, comme les peines de prison prononcées pour ce même motif : 513 en 2002 pour 491 en 2006. Cette tendance entamée il y a trente ans semble corroborer les travaux des Américains Donohue et Levit sur les conséquences de la légalisation de l'avortement, touchant en moyenne davantage des populations dites à problèmes [Université de Chicago]. Les économistes ont déclenché une vive polémique parce qu'ils ont réduit à peu de choses l'utilité des politiques dites de tolérance zéro pratiquée en particulier à New York.
La Croix indique en parallèle une forte augmentation du nombre de viols déclarés : 12.280 en 2008 contre 7.830 en 1998. Vu que les trois quarts des victimes connaissent leurs violeurs et que dans les deux tiers des cas, le viol se produit au domicile même de la victime [SOS Femmes Accueil], les chiffres communiqués par L'Annuaire statistique de la justice étalonne la détérioration des relations intra-familiales, le couple n'étant en effet pas seul concerné. On reste ébahi devant le doublement des peines pour crimes et délits sexuels entre 1984 et 2004 (de 5.080 à 10.700), sans vraiment savoir si cette évolution provient d'un changement de la société ou d'une prise de conscience des juges soudain plus sévères...
Sur la pression conjuguée d'associations, d'organes de presse friands de faits divers sanglants et d'hommes politiques prêts à caresser le grand public dans le sens du poil, les longues peines de prison ne cessent d'augmenter. Le législateur a allongé les périodes de sûreté au cours desquelles le condamné ne peut solliciter une libération conditionnelle. Il a grandement réduit cette possibilité en cas de récidive. Le ministère pèse en outre sur les juges d'application des peines, surtout pour les cas sensibles, par crainte d'un emballement médiatique. La loi sur la rétention de sûreté pose les jalons d'une seconde incarcération molle pour les personnes classées comme définitivement dangereuses. Il faudra pour cela ouvrir des centres socio - médicaux - judiciaires.
Les JAP se retrouvent d'autant plus seuls que les experts médicaux se prémunissent au maximum et font assaut de formules alambiquées. Qui peut de toutes façons se prononcer sans une once d'hésitation sur le comportement à venir d'un détenu libéré ? Certes, il s'agit de ne pas exagérer le phénomène. Les longues peines touchent moins de 15 % des détenus français. Environ 6.000 sur 60.000 effectuent une peine de réclusion à perpétuité inférieure à vingt ans. La réclusion supérieure à vingt ans concerne 2.100 prisonniers (2007), en augmentation nette depuis vingt ans (1.800 en 1987). Cette progression suivant néanmoins celle de la population carcérale totale, on pourrait en déduire que, pour l'administration pénitentiaire, c'est un problème à gérer parmi d'autres. Dieu sait qu'elle n'en manque pas... [Les portes du pénitencier continuent de se refermer]
La population carcérale, pour reprendre l'euphémisme habituel, s'accroît avec une impression fâcheuse de gachis et d'inefficacité. Même minoritaires, les longues peines pèsent sur l'ensemble du système pénitentiaire. Elles ouvrent les portes du désespoir, dont témoigne chaque nouveau suicide. Pire, elles alimentent la violence de ceux qui savent qu'ils n'ont plus rien à perdre : sur eux-mêmes, sur les autres détenus, sur les surveillants, ou dans les tentatives d'évasion. Dans la pyramide carcérale, le sommet donne le contre-exemple pour la base des délinquants et petits trafiquants.
Ayant en tête Paris pendant la Révolution ou la Commune, Moscou et Petrograd après la Révolution d'Octobre 1917, ou encore Madrid et Barcelone en juillet 1936, j'ajouterai que les Français ont consciencieusement fixé au-dessus de leur tête une épée de Damoclès : les hommes de main, les tortionnaires et les bourreaux font souvent leurs classes derrière les barreaux. La situation prévaut ailleurs en Europe et en Amérique du Nord ? Cela ne me rassure pas pour autant...

Obama au Caire. (Du discours du 4 juin 2009)

En ce début d'après-midi du 4 juin 2009, le président américain de passage en Egypte [photo / The Economist] a tenu un discours à la fois attendu et très préparé. Tout l'intérêt de l'analyse se situe à ce niveau. Car il s'exprime en tant que président américain, et non comme intellectuel ou dignitaire religieux. Qu'il ait truffé son intervention d'inexactitudes, d'oublis ou même de contre-sens compte peu au regard de l'intention affichée, la réconciliation entre l'Amérique et les musulmans. Il fait montre de bonne volonté.
Un ou deux passages se révèlent assez convaincants, en particulier dans le dernier tiers, sur le thème du droit des femmes. Mais il me semble bien plus utile de remettre le discours du Caire dans une perspective géopolitique, afin de mettre en lumière la continuité de la politique étrangère américaine. Le président des Etats-Unis dit s'adresser aux musulmans du monde entier, y compris aux citoyens de son pays adhérant à cette religion. Il part du principe que la tribune à partir de laquelle il a pris la parole est naturelle, compte tenu des événements qui ont succédé aux attentats du 11 septembre 2001. Or il est l'hôte d'un régime autoritaire, tout entier dépendant de l'aide américaine.
Revenons cependant brièvement en arrière. Les Etats-Unis représentent une puissance originale à l'échelle même de l'histoire des derniers siècles. Le pays ne domine aucun empire [Une poignée de noix fraîches]. Les Américains se targuent de posséder la première armée du monde, mais celle-ci s'est contentée jusqu'à une période récente d'interventions ponctuelles en dehors du pays. Certains voient dans le goût très répandu outre - Atlantique pour l'isolationnisme la preuve que ses dirigeants agissent en politique étrangère comme si les Etats-Unis étaient une île. De fait, les Etats-Unis sont devenus la première puissance mondiale parce que les Européens ont pendant des décennies choisi la politique du pire, la voie de l'anéantissement collectif. Il n'est pas utile d'en rappeler les principales étapes. Après 1945, l'affaiblissement des Européens se manifeste d'autant plus que l'URSS semble en mesure de disputer par les armes ou par son potentiel industriel la suprématie américaine. En tant qu'Européen, je n'oublie bien sûr ni ce passé, ni le gant relevé par les Américains dès 1944, puis pendant la Guerre Froide : Ich bin ein Berliner sonne toujours à mes oreilles.
Mais il me paraît difficile de nier l'évidence : les premières impasses géopolitiques ne datent pas de l'après 1945. Jusque là cependant, leurs effets restaient d'ampleur modeste. Il serait trop long d'évoquer l'ensemble des relations internationales contemporaines, le problème des non - alignés, l'occupation de l'Europe orientale par l'Armée rouge, la construction européenne, ou encore le soutien à Israël. Pour en arriver au discours du Caire, je me bornerai à deux lignes directrices valant d'une administration à une autre, la première touchant au rapprochement avec l'Iran (jusqu'en 1979) et avec l'Arabie Saoudite pour assurer l'approvisionnement énergétique des Etats-Unis. Les liens constamment entretenus avec la monarchie saoudienne ont été à la fois continus et cyniques. Plus l'Arabie Saoudite - première réserve mondiale d'hydrocarbures - s'enrichissait grâce à ses ventes pétrolières, plus Riyad finançait la construction de mosquées un peu partout dans le monde, l'aide aux Palestiniens réfugiés, ou encore le fonctionnement de confréries et associations islamiques à l'extérieur de l'Arabie Saoudite. Après l'invasion de l'Afghanistan par l'Armée rouge en 1979, Washington ne s'est pas privée de détourner à l'avantage de l'Occident ces réseaux afin d'épauler les combattants afghans via le Pakistan. Avec les conséquences funestes que l'on connaît.
L'autre ligne directrice de la politique étrangère américaine s'est appliquée à ses alliés européens, pays colonisateurs. Le soutien de la Maison-Blanche aux nationalistes du Tiers-Monde et plus généralement à la cause de la décolonisation a été aussi continue que la précédente, mais nettement plus teintée d'idéalisme, en référence à l'histoire de la guerre d'Indépendance américaine, formalisée officiellement à l'époque de la présidence Wilson. Certes, à force, la régularité des appuis a mis à mal l'idéalisme mis en avant au nom des droits de l'homme. Dans la sphère musulmane, la plupart des régimes autoritaires ont bénéficié de l'aide plus ou moins discrète des Etats-Unis, pour peu qu'ils aient affiché une hostilité à l'URSS : en Indonésie, au Pakistan, en Iran, en Irak, en Egypte, et au Maghreb. La France a payé cher le prix de cette politique, l'Algérie devenant indépendante après 1962. Tous ces pays ont tôt ou tard chassé les puissances coloniales. Mais qu'ont retiré les populations de la décolonisation ? Pour un Maroc à la situation relativement contrastée, combien compte t-on de pays placés sous l'autorité d'un pouvoir honni, mais défendu par Washington au nom d'une politique étrangère inchangée, l'alignement pro-Occidental ? [Une poignée de noix fraîches].
Ces quelques lignes sont tombées depuis longtemps dans le domaine public, mais Barack Obama n'en a soufflé que quelques mots, très orientés [1]. De la chronologie, il ne reste que le 11 septembre 2001. Son prédécesseur à la Maison-Blanche a engagé son pays dans une guerre sans ennemi déclaré. Aucun procès général n'a été organisé à la suite de l'effondrement des tours. Aucune réflexion n'a été menée sur les limites d'une diplomatie et d'une stratégie entièrement réorientées à la lumière de ce seul événement [Une poignée de noix fraîches]. Mais G.W. Bush pouvait arguer de l'urgence. Il doit aujourd'hui éventuellement regretter sa précipitation. Barack Obama envoyé par les électeurs à la Maison-Blanche en octobre dernier aurait - lui - matière à discuter cette date fondatrice. Or il s'y refuse.
L'armée américaine intervient pourtant directement en Irak et en Afghanistan, pesant par ricochet sur les affaires intérieures de la plupart des pays du Proche et du Moyen - Orient. Les mois passent et la récolte qui s'annonce n'est guère brillante [Drone de guerre]. Et pourtant, ne juge t-on pas l'arbre à ses fruits ? Le président américain n'a pas prononcé le mot terrorisme. La belle affaire ! Quels buts les généraux américains poursuivent-ils dans ces conditions [Une poignée de noix fraîches] ? Barack Obama ne considère t-il pas les opérations militaires en cours comme justes et légitimes, alors qu'elles sont au contraire discutables et probablement impossibles à achever [2] ? Joue t-il le rôle de Johnson intensifiant l'intervention américaine au Vietnam ou de Nixon décidant un peu plus tard le départ du Sud - Vietnam et la fin de la guerre ?
Dans un de ses derniers paragraphes - je reprends in extenso - Barack Obama conclut en prophète : « Je sais qu'un grand nombre de gens - musulmans et non musulmans - se demandent si nous arriverons vraiment à prendre ce nouveau départ. Certains veulent attiser les flammes de la division et entraver le progrès. Certains suggèrent que ça ne vaut pas la peine ; ils avancent qu'il y aura fatalement des désaccords et que les civilisations finissent toujours par s'affronter. Beaucoup plus ont tout simplement des doutes. Il y a tellement de peur, tellement de méfiance qui se sont accumulées avec les ans. Mais si nous choisissons de nous laisser enchaîner par le passé, nous n'irons jamais de l'avant. Je veux particulièrement le déclarer aux jeunes de toutes les fois et de tous les pays, plus que quiconque, vous avez la possibilité de ré-imaginer le monde, de refaire le monde. »
Tout est dans tout et rien dans rien. Mais qu'offre ce discours du Caire, si ce n'est le fruit d'une pensée approximative et syncrétique, assez éloignée de l'idée de ce que l'on peut se faire de la civilisation, au moins une suite de bons sentiments ? Le passé est certes convoqué, mais un passé assez vague, auquel on se réfère au détour d'une phrase, sans soin ni précision. Je note au fil de la lecture. Le Caire est une ville essentielle pour l'Islam ; mais c'est en partie par l'importance de la basse vallée du Nil et plus directement par la proximité d'Alexandrie, entre les IIème et IVème siècles au moins, la première ville de la chrétienté naissante : Clément d'Alexandrie, Origène et Athanase. Nos deux peuples. Barack Obama évoque là le peuple américain et le peuple musulman (au lieu de l'expression traditionnelle de l'ouma, ou assemblée des croyants). On pourrait s'amuser de la question qu'est-ce que le peuple américain ?, et relever que l'Amérique anglo-saxonne déconsidère souvent l'Amérique latine, celle-là même qui a incorporé l'héritage arabo-andalou.
Mon vécu : cette expression prête à sourire, s'agissant d'un président en fonction. Il y a eu plusieurs présidents américains d'origine néerlandaise, un d'origine irlandaise. Ils n'en ont pas infléchi pour autant la diplomatie américaine. Un peu plus loin, on apprend que l'Islam a permis la Renaissance et les Lumières. Puis on saute du 11 septembre à Buchenwald et à la justification laborieuse de l'existence d'Israël. La situation des Palestiniens est jugée insoutenable : mais encore ? Je ne m'arrête pas sur l'allusion à l'Andalousie Pendant l'Inquisition (comme référence d'Islam tolérant ?), aux Etats-Unis grand pays musulman (sic.) , ou au pays du Golfe comme modèles de développement harmonieux (...). Une allusion me fait sursauter. Que vaut l'appel à la défense des minorités religieuses si l'on évoque une Indonésie respectueuse des chrétiens ! Dans l'archipel des Célèbes, et en particulier à Sulawesi, des centaines de chrétiens ont été récemment massacrés [Un rhinocéros au-dessus du Pacifique]. Pour être tout à fait complet, Barack Obama aurait pu aussi parler des musulmans minoritaires en Chine communiste ou en Inde, et victimes d'ostracisme ou de persécution.
Le plus étonnant apparaît dans l'expression déroutante notre relation, à propos du dialogue nécessaire entre les Etats-Unis et le monde musulman. Je ne me prononce pas ici sur le fond, mais sur les références. Qu'un président des Etats-Unis cite le Maroc comme premier pays à reconnaître les Etats-Unis laisse pantois. Les Etats-Unis ont-ils à ce point besoin d'auxiliaire qu'ils ferment les yeux sur les régimes politiques et sur l'état des sociétés concernées [Le loup est las] ? Ainsi, la France et le Royaume-Uni rétrogradent-ils au rang des connaissances éloignées, et non des amis proches. Mais le président américain ne s'arrête pas là. A trois reprises, il parle du Saint Coran et pas de la Sainte Bible. Certes, la formule étonne. Mais qu'en dit-il au juste si ce n'est des banalités entendues dans un cabinet de psy new-yorkais ? Pour progresser, il faut se parler et se comprendre.
Il est plus facile de froisser ses amis que de désarmer ses adversaires ou ses ennemis. En fin de compte, les bons sentiments participent d'une tradition solidement ancrée dans l'histoire diplomatique occidentale. Le président américain en visite au Caire truffant son allocution de références aux Pères fondateurs n'en disconviendra pas. Qu'il prenne le contre-pied des néo-conservateurs réjouit le plus grand nombre. C'est pourtant un peu court : la démocratie, c'est ce qu'il y a de mieux, mais on ne va pas l'imposer... assène t-il ! « Je suis venu ici au Caire en quête d'un nouveau départ pour les États-Unis et les musulmans du monde entier, un départ fondé sur l'intérêt mutuel et le respect mutuel, et reposant sur la proposition vraie que l'Amérique et l'islam ne s'excluent pas et qu'ils n'ont pas lieu de se faire concurrence. » Mais que valent les bonnes intentions si l'action demeure inchangée ? Le président américain peut-il négliger le contexte économique pour mener sa stratégie en Afghanistan ou en Irak ?
Discours de circonstance, plutôt que discours de civilisation... De la part d'un homme cultivé et intelligent, je ne vois guère qu'une explication : il s'adresse à des Occidentaux, qu'ils soient conquis d'avance ou dans l'incapacité de relever les lieux communs et les inexactitudes. De l'eau coulera sous les ponts avant qu'un président américain reconnaisse que l'idéalisme ne fait pas bon ménage avec la politique étrangère d'une grande puissance. Il faudrait accepter pour cela de rendre à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu... L'Occident chrétien a mis quinze siècles avant de commencer à appliquer cette parole d'Evangile.

PS./ Geographedumonde sur les théories géostratégiques : Drone de guerre.

[1] « Les relations entre l'islam et l'Occident se caractérisent par des siècles de coexistence et de coopération, mais aussi par des conflits et des guerres de religion. Dans un passé relativement plus récent, les tensions ont été nourries par le colonialisme qui a privé beaucoup de musulmans de droits et de chances de réussir, ainsi que par une guerre froide qui s'est trop souvent déroulée par acteurs interposés, dans des pays à majorité musulmane et au mépris de leurs propres aspirations. » Discours du Caire, le 4 juin 2009.
[2] « La situation qui prévaut en Afghanistan illustre les objectifs de l'Amérique et la nécessité de collaborer tous ensemble. Voilà maintenant plus de sept ans, forts d'un large appui de la communauté internationale, les États-Unis ont donné la chasse à al-Qaïda et aux talibans. Nous avons agi de la sorte non par choix, mais par nécessité. Je suis conscient que d'aucuns mettent encore en question ou même justifient les événements du 11 Septembre. Mais soyons clairs : Al-Qaïda a tué près de trois mille personnes ce jour-là. Ses victimes étaient des hommes, des femmes et des enfants innocents, venus d'Amérique et de beaucoup d'autres pays, et qui n'avaient rien fait à personne. Mais al-Qaïda a choisi de les tuer sans merci, de revendiquer les attentats et il réaffirme aujourd'hui encore sa détermination à commettre d'autres meurtres à une échelle massive. Ce réseau a des membres dans de nombreux pays et il essaie d'élargir son rayon d'action. Il ne s'agit pas là d'opinions à débattre - ce sont des faits à combattre. Eh bien, ne vous y trompez pas : nous ne voulons pas laisser nos soldats en Afghanistan. Nous ne cherchons pas - nous ne cherchons pas à y établir des bases militaires. Il nous est douloureux pour l'Amérique de perdre ses jeunes gens et ses jeunes femmes. La poursuite de ce conflit s'avère coûteuse et politiquement difficile. Nous ne demanderions pas mieux que de rapatrier tous nos soldats, jusqu'au dernier, si nous avions l'assurance que l'Afghanistan et maintenant le Pakistan n'abritaient pas d'éléments extrémistes déterminés à tuer le plus grand nombre possible d'Américains. Mais ce n'est pas encore le cas. » / Discours du Caire, le 4 juin 2009.