vendredi 25 juin 2010

Admirer la Sambre filer vers Namur et Maastricht. (de Charleroi et du régionalisme en Belgique)

Les Carolorégiens – autrement dit les habitants de Charleroi – souffrent d’un handicap évident auprès des Français, celui d’un manque de notoriété. Ni nom de bataille, ni capitale d’Etat, pas plus port (comme Anvers ou Ostende), que ville médiévale (au contraire de Gand ou de Liège) ou universitaire (comme Louvain), Charleroi se trouve non sur la Meuse, l’un des plus grands fleuves d’Europe occidentale, mais sur la Sambre l’un de ses modestes affluents de rive gauche [carte ]. La Convention thermidorienne lui préfère Mons comme préfecture du département appelé Jemmapes . Mais plus de deux siècles après, et si l’on fait abstraction de Bruxelles, Charleroi forme la plus grosse aire urbaine francophone de Belgique, avec environ 300.000 habitants (200.000 pour l’agglomération). La frontière avec la France est proche, à une petite trentaine de kilomètres. Mais de l’autre côté, la vallée de la Sambre n’accueille aucune métropole : Maubeuge (32.000 hab. ) ne peut par exemple rivaliser avec Lille. Un temps place forte assiégée puis remaniée par Vauban, au centre de bien des conflits majeurs de l’histoire européenne – guerres dites de successions à l’époque de Louis XIV, guerres révolutionnaires, guerres mondiales – l’importance de Charleroi ne provient cependant pas de son histoire militaire.
Sa taille et son poids économique, Charleroi la doit au charbon et à la révolution industrielle. L’exploitation à grande échelle du minerai commence au XVIIIème siècle mais s’intensifie après l’indépendance de la Belgique dans les années 1830. La vitalité du bassin minier, de ses hauts-fourneaux, de ses verreries et de toutes les usines associées, le trafic fluvial amènent même la région à rivaliser au milieu du XIXème siècle avec l’Angleterre. « Longue d'Est en Ouest de 45 Km, large d'une bonne dizaine, l'entité charbonnière de Charleroi Basse Sambre constituait un des maillons centraux du vaste bassin houiller qui, de la frontière allemande et en suivant le sillon Sambre et Meuse s'étire quasi sans discontinuité jusqu'à la Manche en passant par le Centre, le Borinage et les départements du Nord et du Pas-de-calais » [source]. Le charbon apporte la richesse, presque la civilisation, permet la reconstruction après 1918 et après 1945, fonde l’Europe via la CECA. Autant, depuis un demi-siècle, les littoraux portuaires de la Belgique flamande bénéficient de la croissance continue du commerce international, autant le siècle qui précède concentre la vitalité économique dans les bassins houillers : en Belgique dans la région de Charleroi.
Dès avant la Deuxième Guerre mondiale, les gisements franco-belges ont progressivement montré des signes d’épuisement, les gains de productivité n’ont pas empêché les charbons nord-américains, australiens ou sud-africains d’arriver beaucoup moins cher en Europe, le pétrole s’est imposé comme principal minerai énergétique. Face aux fermeture de puits, aux faillites, à la montée du chômage, la réponse des responsables politiques n’a pas varié : en dehors du charbon, point de salut ! L’Etat et les collectivités, en France comme en Belgique ont financé les déficits, épaulé les entreprises défaillantes, subventionné les prix, accepté une politique migratoire absurde, qui consistait à faire venir de la main d’œuvre étrangère pour extraire le minerai en espérant économiser sur la masse salariale…
Lorsque les illusions sur une relance éventuelle du charbon se sont définitivement évanouies – en 1984 pour la partie belge, au début de la décennie suivante de l’autre côté de la frontière – et que les puits de mine ont fermé, les aides ne se sont pas taries pour autant. Elles se présentent sous toutes les formes : accompagnement social, prise en charge des populations extra-européennes encore aujourd’hui plus ou moins bien intégrées [?] et reconversion des sites (terrils). Cette redistribution instituée, permanente et quasi-automatique qui alimente un vote FN ou Vlaams Belang (en pays flamand) n’a-t-elle pas fini par polluer le rapport des citoyens à la politique ? Du social ou vénal, les détournements se sont apparemment ajoutés ...
Le charbon et la révolution industrielle ont jeté le trouble – je n’ai pas prononcé le mot fossé ! – sur les liens traditionnels entre populations flamandes des périphéries (des provinces littorales et néerlandophones, dans le cas de la Belgique) et celles du bassin minier. La supériorité vraie ou supposée affichée par ces derniers renvoyait à un sentiment d’infériorité des premiers… Faut-il parler de complexe ? La place manque ici. Je laisse la tribune à plus éclairé, et constate juste que la fin de l’âge d’or charbonnier (seulement retardé par les aides publiques) a amené une sorte de retournement psychologique en Belgique… Les derniers (ceux des Flandres) deviennent les premiers, quitte à se montrer aussi arrogants que d’autres étaient supposés l’être à leur encontre. Le plaisir de dénigrer la Wallonie déclinante s’accroît du sentiment d’envie que l’on éprouvait auparavant vis-à-vis de la Wallonie prospère [voir ici ].
Les élections générales en Belgique dimanche 10 juin poussent les commentateurs français à n’envisager la question qu’au plan institutionnel ou politique, sous l’angle de la poussée du fédéralisme (répartitions des pouvoirs) ou des régionalismes. Evoquer l’indépendance de l’une ou l’autre partie de la Belgique réduit à mon sens excessivement la question. Du point de vue des résultats la coalition du libéral Guy Verhofstadt a chu, ses deux composantes principales subissant une nette défaite. Les extrémistes (du Vlaams Belang et de la Liste Dedecker) captent un quart des suffrages tandis que le parti chrétien-démocrate d'Yves Leterme, arrive en tête (31 % des voix). Son chef, ancien président de la région flamande et prochain premier ministre prônait une autonomie plus forte de la Flandre : « Il refuse que la région qu'il dirige depuis 2004 soit ‘tirée vers le bas’ par une Wallonie qui, à ses yeux, ne fait pas assez d'efforts pour se sortir du marasme et freine le développement d'une Flandre qui aspire au plein-emploi et aux excédents budgétaires » [Le Monde]. Yves Leterme veut ainsi mettre fin à la prise en charge fédérale de la politique de l’emploi et des salaires.
Des urnes, il ressort une absence de majorité stable et – du point de vue d’une majorité des élus – un programme indigent. Les partisans de nouvelles frontières internes à la Belgique font mine d’ignorer que les territoires fonctionnent pour l’essentiel indépendamment des décisions politiques. Une frontière entre Flamands et Wallons n’empêchera pas les seconds de chercher du travail au nord de la ligne de séparation des communautés, elle laissera inchangé le problème de la région théoriquement bilingue de Bruxelles, ne modifiera en rien le débordement de la conurbation lilloise jusqu’à Courtrai. Et Charleroi continuera d’admirer la Sambre filer vers Maastricht et Nimègue, comme à l’époque de Vauban et d’Artagnan…

P.S./ Dernier papier sur la Belgique (et le national - régionalisme) : €uro - régionalisme au Limbourg néerlandais.

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