vendredi 25 juin 2010

La chasse au marché cible est lancée : les ‘retraités actifs’ (vieillissement et technique de segmentation d’un marché)

Dans le Figaro économique du 17 mai dernier, Eric de la Chesnais annonce une acquisition dans le secteur des villages de vacances et résidences de loisir. Le groupe Pierre & Vacances achète pour 23 millions d’euros une entreprise pourtant non concurrente, spécialisée dans les résidences pour retraités ingambes et bronzés. Si l’on s’en tient à l’article, le nouveau propriétaire découvre brusquement ce secteur. Il trouve là l’occasion de rentrer de plein pied sur ce marché et récupère une équipe affûtée, un carnet d’adresse et des commandes fermes. P. & V. avait déjà étendu la gamme de ses produits en investissant dans l’immobilier urbain, source de confortables bénéfices dans les deux dernières décennies. Cette nouvelle diversification rentre donc dans le cadre d’une stratégie apparemment sans risques. « Le marché des seniors actifs et autonomes croit de 10 % par an grâce à l'arrivée des classes d'âge du baby-boom, soit 800 000 personnes. » explique le co-fondateur de la société rachetée (Les Senioriales).
31 millions d’€ de chiffres d’affaires, 4 millions de résultat opérationnel et 8 millions prévus d’ici au mois de mars prochain : compte tenu de ce bilan flatteur – je laisse le soin aux experts de juger mieux que je ne puis le faire – l’intérêt des vendeurs ne se situait-il pas ailleurs, dans l’indépendance de l’entreprise ? Sans écarter l’hypothèse que les vendeurs cherchent à tirer des dividendes propres, on peut supposer qu'ils se trouvaient dans une sorte d’impasse paradoxale, face à un marché énorme (10 % de croissance) et une concurrence peut-être limitée (?). Dans ces conditions, Les Senioriales ne pouvaient se développer sans partenaires, ou sans apport d’argent extérieur… « Après la construction de neuf résidences dans le sud de la France, onze complexes sont en cours de commercialisation et douze autres à l'étude. » A ce niveau de la réflexion, je ne dispose d’aucune information supplémentaire, et m’en tiens à de simples supputations.
Pierre & Vacances achète donc une Pme qui a bâti sa croissance sur le choix d’une cible (segmentation), l’achat de « résidences réservées aux retraités, mais non médicalisées. Elles accueillent des seniors dits actifs âgés de 55 à 75 ans qui veulent échapper à l'isolement et à la solitude, et recherchent la sécurité tout en étant indépendants. » Le slogan est bien rodé, mais ne doit pas tromper. Les résidences répondent à un vœu plus ou moins assumé d’homogénéisation sociale caractéristique de la société occidentale contemporaine : c’est l’entre soi des quartiers périurbains reproduit un peu plus loin, la réserve de personnes âgées en bonne santé « où chacun se connaît », pour reprendre l’argumentaire de vente. Pour entretenir le rêve (fiction ?), les résidents disposent d’un club-house (sic), d’une piscine et d’une salle de gym, c’est-à-dire des services collectifs propres ; ils sont à ce titre plus onéreux qu’une location des mêmes installations communales, à l’heure ou à la demi-journée.
Sur ce détail des installations sportives, le refus de l’externalisation renforce l’idée d’une homogénéisation des candidats par le prix d'achat : « 3.000 euros le mètre carré. Ce qui correspond à un investissement de 180 000 euros pour un T3 et 270 000 d'euros pour un T3 de 90 mètres carrés. » Le succès financier des Senioriales passe – on le devine – par l’exclusion des retraités modestes, mais aussi des impotents, consommateurs de soins médicaux lourds et onéreux. N’y a-t-il pas également un objectif d’ordre psychologique ? Ces résidences plaisent parce qu’elles désencombrent à l’avance l’espace collectif du spectacle du matériel médical, des vieillards séniles ou déments, de la souffrance et de la solitude. Les retraités résidents manifestent ici l’envie de maintenir un lien social, et veulent accueillir les membres de leurs familles, leurs amis de l’extérieur, sans effaroucher personne. « Ces résidences sont situées de préférence dans le sud de la France, dans des gros bourgs où les services de proximité existent. » Ni maison de retraite – expression honnie – ni hôpital.
Les concepteurs des Senioriales disent s'inspirer des villages méditerranéens. Je ne saisis pas tout à fait la comparaison : elles ne comptent ni pêcheurs, ni cultivateurs, ni viticulteurs, ni éleveurs de chèvres ou de moutons. Si l’on s’en tient aux gazons et à la piscine présentés sur le site, il semble que personne ne songe à économiser l’eau. Dans ces villages méditerranéens atypiques, ne cherchez pas une église, une place, ou un marché. Il faut comprendre l’adjectif méditerranéen comme substitut langagier, à la place d’une périphrase telle que n’importe quel lieu géographique bénéficiant d’un ensoleillement constant. Et si les pluies disparaissent, tendance désert d'Arizona, ce n'est pas plus mal. Aux Etats-Unis, Sun City annonce sans détour la couleur, à tous les sens du terme.
Car l’Afrique du Nord devrait concurrencer le sud de la France et, de façon générale, le nord du bassin méditerranéen, et non pas seulement par l'allongement de la durée de l'ensoleillement. Eric de la Chesnais n’en cache rien « Pour l'instant, les complémentarités avec le groupe Pierre & Vacances se limitent à la recherche de terrains à bâtir, à l'extension de l'offre des Senioriales à l'Espagne et au Maroc, et à l'offre des séjours touristiques Pierre & Vacances à une nouvelle clientèle de troisième âge afin d'allonger la saison. » Au sud de l’Arizona, comme sur le littoral espagnol ou au Maroc, les petites mains mexicaines ou maghrébines bon marché ne manquent pas : personnels employés pour le gardiennage, la propreté et l’entretien, le jardinage, etc.
Entendons-nous bien : nul ne niera raisonnablement l’existence d’une demande. Et si Les Senioriales dégagent des bénéfices, grand bien leur fasse ! Une entreprise ne vise pas d’autres objectifs. Ces résidences prouvent a contrario l’importance cruciale de la question refoulée du vieillissement dans nos sociétés occidentales. Qu’a réussie cette entreprise, dans sa segmentation du « marché des personnes âgées de plus de 60 ans » ? Elle a isolé les clients les plus intéressants, ceux qui disposent des revenus les plus confortables et qui lui permettent de gagner de l’argent. C’est de bonne guerre ! Mais à l’échelle de la société, des comptes publics et du financement du vieillissement, la logique n’est pas la même. Les Occidentaux négligent manifestement les enjeux du vieillissement et s’en tiennent à un non – choix. Les sur – bénéfices réalisés grâce aux retraités actifs vont aux entreprises privées – je le répète, il n’y a aucune raison de s’indigner – alors que les sur – coûts causés par la prise en charge du grand âge, des maladies dégénératives, ou l’impotence plombent d’ores et déjà les budgets de la santé, des Conseils généraux (en charge des maisons de retraite) ou encore des hôpitaux. Un raccordement des deux logiques s’impose.

PS./ Dernier papier sur le vieillissement : Vieux apothicaires et mesures cosmétiques.

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