jeudi 24 juin 2010

Ne pas confondre queue de réseau et queues de prunes (de l’impact de la libéralisation du marché de l’électricité le 1er juillet 2007)

Le 3 avril, Alexandre Panizzo signe dans le Figaro un dossier complet sur les conséquences de la libéralisation de l’électricité, en Europe en général, et en France en particulier. Il accumule les indices qui font présager une future augmentation des prix, et passe en revanche à côté d’une donnée essentielle : peu de consommateurs comprendront celle-ci comme résultant d’une évolution naturelle. Beaucoup y chercheront même la confirmation de leur piètre opinion du libre-échange et de l’économie de marché. Parce qu’avant de réfléchir aux effets de la libéralisation des prix de l’électricité, il faut comprendre pourquoi et comment a fonctionné le système de monopole précédent. Pourquoi fait-on en outre porter le chapeau à la Commission de Bruxelles, certes à l’origine en France de la remise en cause du monopole électrique d’EDF ? Isoler un âge d’or (avant la libéralisation) ne conduit pas seulement chez de nombreux Français à repousser aux calendes grecques toute réforme. Le système de monopole cachant ses failles, la population méconnaît les déséquilibres, les incohérences, et finalement les gigantesques gaspillages actuels. Ceux qui s’y intéressent restent rares.

Peut-il en être autrement, à partir du moment où pendant des décennies, les pouvoirs publics ont agi dans le sens d’un investissement dans l’énergie systématiquement revu à la hausse ? Il fallait plus de centrales, et des centrales toujours plus puissantes… La plus grosse centrale hydroélectrique française, Génissiat, produit 1,7 milliard de kWh par an contre 5,4 pour Carling la plus grosse centrale thermique classique, et 34,4 pour Gravelines, la plus grosse centrale nucléaire.

Qu’y a-t-il d’étonnant si la consommation électrique (la demande) a suivi la même courbe que celle de la production électrique (l’offre) ? En 1960, la production électrique française dépassait à peine 70 milliards de kWh (72,1) ; en 1979, elle s’établissait à 230,7 milliards (de kWh) ; en 1990, elle arrivait juste en dessous de la barre des 400 milliards (399,5). En 2004, la production totale est 547,6 milliards de kWh. Par rapport à celle de 1960, la production électrique de 2004 a été multipliée par 7,6, quand la population française n’a cru que d’un tiers (x 1,33), de 45 à 60 millions d’habitants. Entre 1960 et 2003, le pic annuel de consommation est passé de 12,9 à 80,2 GW [Source : Quid 2006] Les Français ont donc intégré l’idée que la courbe de progression ne pouvait connaître de sommet – butoir.

Dans un papier datant du début du mois de novembre je constatai que l’absence d’une politique jouant sur les prix avait conduit à des politiques extrêmes… En l’occurrence, les délestages par roulement ! Le producteur n’a d’autre choix, face à la saturation momentanée du réseau, que d’interrompre brutalement et arbitrairement l’approvisionnement pour une région donnée, pendant plusieurs heures (passage de 100 à 0 %). Ainsi, faute d’augmentation du prix de l’électricité – solution simple mais impopulaire – la consommation progresse alors qu’on estime quasi complet l’équipement hydroélectrique de l’Hexagone, et que l’on n’a construit aucune centrale nucléaire depuis un quart de siècle ! Les régions les plus dynamiques du point de vue démographique ne disposent souvent d’aucune grosse centrale (nucléaire) : Ile de France, Provence –Alpes – Côte d’Azur, Languedoc-Roussillon ou encore Bretagne… Mais avec un tarif unique, le prix ne tient pas compte de l’éloignement vis-à-vis de la source

Le journaliste constate que la plupart des pays de l’Union se retrouvent dans la même situation. La concurrence reste le plus souvent théorique. « En Allemagne par exemple, où le marché est censé être ouvert à 100 %, la concurrence a du mal à s'envoler car les deux groupes qui dominent le marché (RWE et E.O.N) influent fortement sur les prix de transport, et quand on sait qu'une bonne partie du prix du KWh dépend de ce paramètre, on comprend mieux la position de puissance des deux leaders énergétiques. » Alexandre Panizzo rappelle qu’en France le prix du kWh se situe en dessous de la moyenne européenne. Il termine son article sur le cas des pays du nord de l’Europe. « Les pays ou l'ouverture est totale ou quasiment totale sont le Royaume-Uni (80%) et les pays Scandinaves dont la Suède (100%), là où l'affranchissement des opérateurs historiques s'est réalisé il y a de nombreuses années. » Le journaliste s’étonne du résultat : « Au Royaume-Uni, la facture d'électricité a explosé de près de 58% ces trois dernières années. En France, de nombreuses entreprises ont également subi une hausse de leurs factures, celle-ci pouvant atteindre près de 70% au bout de deux ans, avec l'impossibilité de faire machine arrière. Aussi, seulement 4,3% des professionnels français ont changé de fournisseur depuis 2004. » C’est pourtant un retour à la normale !

Dans un article complémentaire, un autre journaliste pose la question crûment : « les prix vont-ils flamber ? » Guirec Gombert explique ce qui va changer le 1er juillet prochain en France, et les raisons pour lesquelles il convient de répondre positivement à la question posée. Une Bourse de l’électricité appelée Powernext mettra virtuellement en relation producteur(s) et consommateurs, entraînant une fluctuation des prix. Les cours de l’électricité seront indexés sur les cours du brut, dont on voit mal qu’ils pourraient s’affaisser. Dans quelle mesure la concurrence fonctionnera-t-elle, étant donné que les centrales nucléaires appartiendront toujours à EDF, l’opérateur historique, se demande le journaliste ? Les associations de consommateurs crient en tout cas au scandale, mais le directeur commercial de Powernext obtient le dernier mot. L’électricité coûte cher, même si personne ne s’en doutait ! « ‘Il y a une pénurie de l'énergie primaire, mais, parallèlement, une hausse annuelle de 3 à 5 % de la consommation. Aujourd'hui, vu le panorama, il y a peu de raisons que le prix de l'électricité baisse.’ Finalement, la solution serait de ne pas ou de moins utiliser cette source d'énergie. » Celui qui consommera moins, paiera moins. Mais – compte tenu des pertes en lignes – celui qui habitera en queue de réseau paiera sans doute davantage que des queues de prunes (?).

PS. Dernier article sur les réseaux : La périurbanisation, collectivisme géographique ?

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